Archive for the ‘Nouvelles’ Category
Une certaine clarté nous tire du confort de notre lit. Il est six heures, mais en cette saison le soleil est tardif. Rudolph, Harry et Devige doivent être au travail à l’heure. Il ne s’agit donc pas de trainailler. Je suis la seule à pouvoir jouir de mon temps à ma guise. Après trente ans et plus d’une carrière d’enseignante, à m’occuper de gosses souvent difficiles, je pense mériter cette détente me permettant de m’adonner à l’écriture. C’est une occupation enrichissante et somme toute pas tellement éloignée de l’enseignement.
Sept heures quinze, petit déjeuner expédié, nous laissons Gonaïves. Devige est ravie de pouvoir circuler en plein jour dans les rues empruntées. Mais le spectacle de la ville n’est pas beau. Après plus de deux ans depuis les terribles inondations dont elle a été victime lors du passage de “Jeanne” le cyclone, les réparations tardent encore et les travaux d’assainissement s’étirent, s’étirent… peut-être engourdis par le soleil implacable de notre semi désert. Gonaïves est une oasis au milieu de la Savane Désolée, cependant au contraire des autres il n’y a pas de palmiers. Des dattiers autrefois avaient donné leur nom à la grande avenue reliant la ville à la route nationale vers le Cap-Haïtien, mais il ne reste d’eux que le nom. Le décor offre pourtant au lieu des fleurs de cactus inondés depuis, des fleurs humaines fraîches et coquettes dans leur tenues nettes, marquant la volonté de survivre. Je suis toujours heureuse d’admirer les tenues vestimentaires défiant la crasse des rues.
Les travaux de réfection de la route se sont arrêtés faute de fonds dit-on. Néanmoins, ce qui a été fait permet à notre véhicule d’avancer assez rapidement. De nombreux bus de transport public nous dépassent, des voitures privées aussi. L’activité est intense sur cette route. Le soleil a rattrapé son retard pour chauffer les rizières neuves prometteuses d’une bonne récolte. De chaque côté de la route un beau tapis de soie verte invite à la paix et à la gratitude. La vie est toujours présente, active et généreuse. Des poules d’eau accompagnent les boeufs placides enfoncés dans l’eau des plantations. Ces oiseaux blancs font partie du paysage depuis toujours. Ils débarrassent les ruminants de leur tiques suçeuses et grapillent là où ils les trouvent, des grains de riz. A la tombée du jour, ils partent en bandes serrées en un grand vol silencieux, vers leur demeure, inconnu de nous. Au matin ils refont leur apparition au grand plaisir des boeufs impatients de les accueillir. Le ciel matinal ou vespéral de la plaine de l’Artibonite teinté des couleurs spécifiques de ces moments du jour est donc toujours parcouru par ces poules d’eau immaculées, tandis que les canaux bordant la route laissent admirer ces sortes de nénuphars bleu-violet s’épanouissant dès le mois de mai.
( A suivre)
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Chers Amis,
Je vous envoie les chauds rayons du soleil de mon pays Haïti pour vous réchauffer le coeur, où que vous soyez. Passez un agréable dimanche et surtout prenez-soin de vous.
A très bientot pour la suite de mon voyage de retour.
Amicalement vôtre, Nancy 
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Nous aurions pu arriver plus vite dans la ville, mais nous suivions un ami fatigué conduisant un vieux tacot pas tout à fait en bon état. Il serait de notre devoir de l’assister en cas de besoin. Mis à part ce service consenti avec joie, nous n’étions pas pressés non plus, heureux de renouer avec cette route montagneuse aux points de vue si beaux!
Dès notre entrée, une bande carnavalesque gigantesque nous cerna. Elle n’avait aucune intention de nous laisser passer, s’autorisant des droits entiers sur la route. A cette période de l’année, le carnaval est roi, et sa présence dans les rues, non négociable. La foule se trémoussait au rythme des tambours que nous entendions un peu feutrés au travers de nos vitres fermées. C’était une nécessité de les garder telles, pour ne pas subir la nuée de poussière soulevée par les pieds des danseurs en transe. Surtout que notre véhicule se mouvait presque au point mort. Après trente minutes de foule, de bruit et de poussière, nous pûmes enfin nous libérer.
Mon indifférence face aux danseurs m’étonna. Quand avais-je divorcé d’avec le carnaval? Je ne sais plus moi-même.
A la maison, un repas chaud et sympatique nous attendait malgré l’affirmation de chacun de ne pas vouloir souper après les agapes copieuses du Cap-Haïtien. Les accras croustillants à l’air si appétissant nous firent craquer pour notre délice. Jacqueline, mon amie de longue date, notre hôtesse empressée, se réjouit de notre accueil si gourmand.
Nos lits protégés par des moustiquaires rassurants, complétaient avantageusement nos besoins. Notre sommeil sera réparateur.( à suivre)
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Bénéficiant d’un billet d’avion valable pour un an, Rudolph et moi nous optons pour la route au retour. Nous pourrons donc utiliser notre deuxième coupon à notre prochain voyage au Cap. Sa voiture prêtée à Harry à l’aller s’en retournait avec beaucoup moins de monde prévu, autant en profiter pour jouir du paysage un peu plus luxuriant sur ce versant Nord.
Nous laissons le Cap dans l’après-midi à 4h. Le retour se fera en deux étapes. Pour nous permettre de nous reposer de la fatigue du trajet nous dormirons à la maison aux Gonaïves. La route est malaisée par endroits obligeant Harry à ralentir, ce qui me permet de bien observer les alentours. Trois chaines de montagnes seront traversées à tour de rôle. La première, La Coupe Limbé, est la moins haute, elle domine cependant la superbe baie de Camp Louise, que les couleurs du couchant teintent de rose et de gris bleuté. Nous nous extasions en choeur, n’étant jamais lassés des beautés de notre pays même abimées et non entretenues. Que seraient-elles dans leur plein épanouissement? Des merveilles qu’aucun mot ne saurait décrire. Après nos exclamations enthousiastes, Rudolph et Harry pensent en meme temps à la photo obligatoire, approuvée par Devige et moi.(à suivre)
Bientôt vous aussi serez bouche bée à la vue de notre formidable baie.
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Nous nous engouffrons tous les six : Henry, avec femme, enfant et garçon de cour, Rudolph et moi dans une petite Honda passablement essoufflée. Il est passé huit heures quand la séance de cinéma se termine. La Honda fait des siennes pour démarrer. Cette attitude de la voiture installe en nous une angoisse diffuse avec toutes sortes de questions inavouées sur sa possibilité de nous mener à bien. Rudolph décide de plaisanter pour chasser notre inquiétude, mais les arrêts intempestifs du véhicule ne font que la renforcer. La route est longue, la circulation est très clairsemée ; la possibilité d’un secours est donc du fait très limitée. En notre for intérieur, nous nous voyons déjà trimballer nos multiples bagages sur la route déserte pendant des heures. Henry, essaie de passer de la première à la troisième vitesse pour soulager la malheureuse Honda s’esquintant de plus en plus, mais la manoeuvre est impossible. A chaque essai, une crise d’athsme la terrasse. Arriverons-nous à la maison ? That is the question!! Nous continuons notre route suivant le rythme du véhicule, sous les plaisanteries et jeux de mots de Rudolph. Il se donnait pour devoir de nous détendre, mais il n’a pas vraiment réussi, notre situation précaire étant trop évidente. On sentait dans sa voix, les efforts qu’il faisait lui-même pour se convaincre que tout allait bien. Je sentis soudain que la voiture ralentissait encore plus. Je le dis à mon frère au volant mais ma remarque ne fut suivit d’aucun commentaire. L’inquiétude par contre augmenta avec une odeur de roussi venant de la pédale du débrayage. Encore quelques mètres à supporter nos effets sur nos genoux avec toujours la question lancinante et silencieuse : arriverons-nous ? A un tournant, ma belle-soeur Gercy s’écria : Ouf! nous ne sommes plus très loin, nous pourrons même marcher si nécessaire. Elle ne se rendait pas compte que la soi-disant proximité de la maison nous prendrait malgré tout une bonne heure de marche avec la fatigue et le poids des colis à porter. Ma réflexion concernant cette possibilité nous amena à solliciter l’aide du ciel pour atteindre notre but, de préférence avec la Honda même en piteux état. Elle se traînait lamentablement mais nous rapprochait de la maison à chacun de ses efforts. Quand enfin elle s’arrêta définitivement épuisée, nous étions dans notre cour. Les pneus subissant la chaleur excessive des jantes chauffées à blanc sous l’effort. Les freins s’étaient bloqués, ce qui ralentissait la voiture quand j’en avais fait la remarque. La pauvre avait trouvé ce moyen de nous ramener sans trop subir de ses crises d’étouffement. Elle y était arrivée à ses dépens mais fière d’avoir accompli sa mission. Qu’importe son mal si nous étions en sécurité sous notre toit. Henry, l’arrosa d’eau fraîche la soulageant un peu, mais déjà nous savions qu’elle n’était plus bonne à rien. ( à suivre)
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Me revoici à l’aéroport du Cap-Haïtien accueillant mon ami Rudolph qui vient comme moi faire un travail particulier dans la ville. Il se coince à l’avant de la pick-up que j’ai pu nous trouver pour le récupérer. En route, je lui fais un bref compte-rendu de ma première journée, puis nous nous préparons à l’interview radio devant avoir lieu dans une demi-heure, c’est à dire à 4h pm.
A la radio, c’est l’enthousiasme complet. Beaucoup d’éditeurs posent des questions en direct sur les sujets ésotériques et spiritualistes qui constituent la trame de l’émission. Certains sont même venus sur place rencontrer l’invité spécial d’antenne-Jeune, de radio Maxima. Rudolph est intarissable et nous deux sommes bien contents que le milieu capois puisse montrer un si grand intérêt aux choses de l’esprit dans le domaine de la spiritualité. Cependant, après une dure matinée cahotée et ballottée dans les transports publics je n’étais plus bonne à rien après plus d’une heure d’entretien. Il me tardait de rentrer chez Henry, mon frère, qui nous offrait son hospitalité, pour manger, me laver et me reposer. Mon désir de bien-être fut mis à l’épreuve car nous dûmes patienter fort longtemps pour combler nos besoins légitimes. Une panne importante obligeait Henry à se procurer un autre véhicule et pour cela attendre celui d’un ami. De plus ma nièce tenait à une séance de cinéma, que je trouvais incongrue, vu les circonstances, mais à laquelle nous dûmes nous plier. Il fallait attendre la fin du film ne pouvant la laisser et la maison étant à plusieurs kilomètres de la ville.
Dans un premier temps, des oranges juteuses apaisèrent partiellement notre faim devenue cruciale entre temps. La petite marchande de douze ans épluchait avec compétence les fruits démandés. N’allait-elle donc pas à l’école? Ou était-ce une activité post-scolaire? Elle avait l’air neutre d’une personne ne pouvant plus s’étonner de rien. Rudolph lui offrit la somme pouvant lui permettre de s’acheter une autre cuvette pour contenir ses oranges, car la sienne menaçait de se fendre complètement. Elle remercia sans chaleur bien qu’avec sincérité. A mon avis, la lassitude et le découragement avaient eu raison d’elle. Devra-t-elle remettre l’argent à quelque sévère marâtre?
A sept heures du soir, le ventre toujours creux et les oranges largement digérées, nous atteignons enfin le cabinet d’Henry où ma belle-soeur avait eu la lumineuse idée de nous faire apporter notre repas. Dégustant du poisson frais accompagné de notre riz et pois national nous jouissions de la lune montante et d’une bonne brise vespérale. En guise de dessert, nous eûmes des cacahuètes grillées et chaudes et des bonbons à la menthe. C’est un mélange que nous faisons souvent chez nous en Haïti . Rassasiés, nous devisions calmement attendant ma nièce Audrey. (A suivre)
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8h30, dans une demi-heure, le vol Caribintair décollera vers le Cap-Haïtien. Neuf heures, je suis dans l’avion, un petit appareil à hélices. De ma place je peux voir le poste de pilotage; une des hélices est à ma gauche comme une immense mouche immobile. L’avion se remplit lentement bien qu’il ne puisse dépasser quinze passagers. Personne ne se presse, l’heure du départ a dû être changée à mon insu peut-être, car mon billet affichait neuf. Bref! Ici aucun horaire précis, toujours dans l’incertain, jamais de planification. Je viens d’entendre quelqu’un crier:”kote pilot yo?“(où sont les pilotes) Moi aussi je me pose la même question. Prévoyant un retard possible, j’avais demandé à ma nièce d’attendre mon signal pour venir me chercher. Bonne précaution pour éviter une attente inutile. Nous ne sommes que huit à partir finalement, c’est une première pour moi, il semble bien que ce second vol ne convenait pas à beaucoup. Le co-pilote a vérifié avec le pilote les différentes manoeuvres indispensables au vol. La grosse mouche s’anime, l’avion roule sur la piste augmentant sa vitesse progressivement, il se prépare à l’envol. Un tremblement de vibro-masseur secoue mon siège, la carlingue suit le mouvement tandis que la vitesse s’accroit. Un dernier sursaut et nous voilà dans les airs.
Sous l’avion défile un paysage de papier màché d’un brun uniforme. la vie s’est retirée de ces montagnes. les longues cicatrices blanches en témoignent, elles sont exangues. De petits nuages se traînent à contrecoeur sur cette désolation, on sent aussi le découragement du vent ne pouvant faire chanter les arbres. Nous continuons à survoler ce désert montagneux pendant une dizaine de minutes, puis ça et là apparaissent quelques touffes de verdure sur le sol nu, telles des grains de cheveux entortillés sur des crânes tondus d’enfants chétifs. Chez nous on les appelle des tet grenn. Mon pauvre pays que ne t’avons-nous pas fait!? En nous approchons du Nord, la nature semble prendre le dessus sur la folie destructrice des hommes. Une rivière diminuée subsiste, pour encore alimenter la végétation tenace qui s’y abreuve. Des toîts de tôles apparaissent au travers de la verdure. Quelques personnes sont maintenant visibles car l’avion amorce la descente. Nous atterrissons avec un léger heurt, la ville est là m’attendant. Pendant quatre jours je sillonnerai les rues et les quartiers de la banlieue capoise ou je suis née et vêcu jusqu’à mon mariage; mais je ne retrouverai pas mon passé bien révolu dans ce nouveau décor délabré et laid. Pourtant comme une fleur s’épanouissant dans la vase putride, une maison rose et blanc croise mon regard la deuxième journée de mon séjour. Son balcon impéccable de propreté, rénové tout en gardant le style particulier du Cap d’autrefois, offrait une ombre bienfaisante, obligeant les regards à en chercher la source pour la bénir de sa présence dans ces rues défoncées et sales. La beauté est partout où on veut bien la voir, il suffit d’ouvrir son coeur et ses yeux. Cette maison à la couleur de l’amour m’a bien réconfortée! Tant pis pour les indifférents pressés, s’agglutinant dans l’espace encombré, trop soucieux de serrer leur maigre monnaie dans leurs sacs à moitié troués. (A suivre).
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