Notre projet de nous rendre dans le Nord de notre île pour une série de conférences datait de plusieurs semaines déjà. En principe tout était prêt pour le départ prévu le 22 novembre.
La veille pourtant, un coup de fil nous fait état de la pluie incessante, des rues boueuses et de la mer agitée qui nous attendaient. Le conseil : pas la peine de venir!
Le responsable de notre trio se donna quelques heures de réflexion pour conclure.
” C’est la deuxième fois que l’on devrait renvoyer ces conférences. Avec tout ce que l’on a payé, et les efforts consentis, ce serait dommage. Aussi, si l’avion décolle nous serons avec lui !”
J’ai grandi avec le Nordé, cette pluie intermittente qui dure souvent tout l’automne! néanmoins dans mon enfance, elle était plus fine, plus bienfaisante et surtout les rues et les routes qui la recevaient étaient correctes et accessibles ! Mon appréhension était surtout de ne pas avoir de public. Je me demandais si les gens feraient l’effort de venir écouter des conférenciers en se risquant dans la boue. Ces derniers me donnant l’assurance de se contenter de quatre auditeurs le cas écheant je pus m’adonner à la joie de retrouver ma pluie.
Le lendemain tôt, nous sommes à l’aéroport interne où s’envolent de petits avions vers les villes de provinces toutes les demi-heures. Notre itinéraire commencera au Cap-Haitien et se poursuivra en voiture vers Ouanaminthe et Fort-Liberté.
A 9h 30 la réceptionniste annonce un retard de l’avion à cause du temps. Notre enthousiasme se tiédit un peu mais avec philosophie nous nous disons que nous agirons suivant les possibilités, sans rien forcer.
Le Cap confirme la pluie, Ouanaminthe également ainsi que Fort-Liberté. Tout le Nord est mouillé et ce depuis une semaine. J’imagine l’état des routes ! Enfin alea iacta est !
A 11h 15 nous embarquons. Tony est anxieux, il conjure sa peur en fermant les yeux, comme le font les petits enfants. Si je ne vois rien j’aurai moins peur. Nous nous amusons gentiment à ses dépends mais sa peur est si réelle que nous n’insistons pas. Néanmoins son compagnon de voyage lui fait tourner la tête en riant pour lui faire voir la ville en-dessous, lui affirmant qu’il peut regarder puisque nous sommes arrivés. Et en effet nous atterrissons… sous la pluie.
Notre voiture avec son aimable chauffeur nous attend à la sortie. Ma valise en main je vais à sa rencontre. Mes compagnons attendent leurs bagages. Après un temps qui m’a semblé assez long je m’inquiète de ne pas les voir arriver, car nous avions déjà fait de multiples tours au-dehors, le stationnement étant interdit devant l’accès. Je me décide à me renseigner sur la cause de leur retard. Et là qu’est ce que j’apprends ? Leurs valises sont restées à Port-au-Prince ! C’est vraiment fâcheux car celle de Rudolph contient en plus des livrets d’information à distribuer, le micro pour la conférence à Ouanaminthe. Mais Tony lui c’est sa conférence qui est restée dans la sienne, en plus de son passeport ! Mais pourquoi croyait-il avoir eu besoin de son passeport?! Décidément le stress n’arrange rien du tout. On dit que certaines attitudes traduisent un refus involontaire de faire quelque chose. Je penche pour accepter cette assertion quand je sais combien Tony est toujours tendu pour les conférences. Ajouter à cela sa peur bleue de l’avion et son animosité contre la pluie. Pauvre Tony ! Mais tout ceci n’explique pas le passeport en tant qu’Haïtien circulant dans le pays. A moins qu’il ait préféré cette pièce d’identité à l’autre que tout le monde possède. Enfin bref, sa raison il ne nous l’a pas expliquée ; mais, Rudolph a trouvé un motif de plus de se moquer de lui. Comme tous les taquins, il n’aime pas lui-même les taquineries qui lui sont adressées. Cependant, il ne se prive pas de rappeler à la moindre occasion la bévue qui avait amusé.
Ce péché mignon ne nous empêche pas de l’aimer et d’apprécier sa compagnie lors de nos déplacement, surtout qu’il est très généreux et peu compliqué. Alors nous nous contentons de rire et de prendre ses plaisanteries du bon côté tout en nous moquant de temps en temps malgré tout de lui, ce qu’il a fini par accepter.
“Tortug’air” promet les bagages pour le prochain vol. Je propose de les précéder à la maison de mon frère où nous serons logés, car je défaille carrément n’ayant encore rien mangé depuis mon départ de la maison à 6h heures 30. Je suis en hypoglycémie et nous n’avons aucune certitude de pouvoir récupérer vraiment les effets. Ils doivent sûrement défaillir eux-aussi, mais comme ils sont du sexe fort c’est moins grave.
De plus, s’ils ne restent pas en stand by à l’aéroport pour convaincre un employé d’appeler Port-au-prince et insister pour mettre les effets dans l’avion, Tony devra réécrire sa conférence et s’aiguiser les cordes vocales pour parler sans micro. Et le plus grave il risque de perdre son passeport. Mais pourquoi diable avait-il ce passeport et dans une valise en plus ?! Le temps nous est compté car Ouanaminthe nous attend pour 4h. Je les laisse donc en attente et leur promet de leur apporter de la nourriture.
Mes prévisions se sont avérées justes. Les valises sont venues avec le troisième vol à 1h 30 au moment où je revenais. Sous la pluie, impossible de mettre les affaires à l’arrière de la pick-up.
Nos conférenciers se coincent dans la cabine de la Toyota et subissent en riant les cahos répétitifs de la route jusqu’à Carrefour La Mort que nous devrons atteindre pour aborder enfin la route neuve asphaltée devant nous conduire à Ouanaminthe pour la première conférence.
Vous imaginez leurs multiples acrobaties pour se servir et manger avec le véhicule en marche ! Rudolph n’arrête pas de rire essayant d’amener une détente chez Tony mais, peine perdue. Le répit à son stress, il ne l’obtiendra que de retour chez lui et encore après une matinée de repos. L’estomac très noué il renonce à son jus au profit de son compagnon tout disposé à en jouir. Il ne lui a pas fallu trop insister pour convaincre ce dernier. Chaque secousse oblige Rudolph à un exercice de plus pour ne pas renverser le liquide. Néanmoins, sa passion de jus aidant il réussit à tout avaler et même à savourer. Quel gourmand !
Quant à Tony en plus de tout ce qu’il subit s’ajoute le souci de l’habillage. “Tu devras te contenter de la voiture lui répond on.”
Ce qui ne l’enchante guère, l’aventure n’étant pas vraiment ce qu’il préfère.
(vous saurez à la prochaine épisode comment finalement Tony a pu s’habiller et présenter sa conférence en dépit de sa tension nerveuse.
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