A l’arrière de la maison se trouvait un portique en bois où les enfants pouvaient jouir d’un toboggan, des agrès, d’une échelle de corde et de deux balançoires. Sur la barre transversale, ils pouvaient éprouver leur bravoure et leur force.
Je me souviens parfaitement du jour où mon fils en fit l’acquisition. L’idée mijotait depuis plusieurs jours. Il fallait quelque chose dans ce bout de jardin pour occuper ses deux gosses tandis qu’il pourrait les surveiller à travers la fenêtre tout en travaillant. Car, même si ma présence lui apportait une aide, elle était temporaire et en dehors de la babysitter qui les gardait en matinée, la surveillance lui incombait sa femme travaillant jusqu’au soir.
Ainsi, à force de réfléchir à nous deux, nous en vînmes à désirer cette création des parcs d’enfants en modèle réduit; mais où en trouver ? Nous ne le savions pas encore. Puis, ce fut la découverte d’une façon tout à fait inopinée. En traversant l’autoroute, l’enseigne me sauta aux yeux tandis que j’apercevais les différents modèles proposés dans une cour. L’achat ne prit que quelques minutes. Deux jours plus tard avec l’aide d’un cousin, le tout fut installé. Cependant, nous fûmes plus enchantés que les enfants eux-mêmes qui en définitive n’utilisaient le portique qu’en notre présence. Il ne put donc remplir tout à fait le rôle auquel nous le destinions. Enfin, il prit place chez nous attendant le bon vouloir des petits.
Le cadet âgé de deux ans s’y intéressa le premier. De temps en temps il réclamait l’aide d’un d’entre nous pour l’accompagner au “parc” comme il l’appelait, ne pouvant atteindre les agrès d’une part et ne pouvant non plus faire bouger la balançoire. Il raffolait de cette dernière, surtout quand son grand-père le poussait, car il obtenait d’aller un peu plus vite. Il disait alors :
“Abuelo, faster, faster !”(grand-père plus vite plus vite)
Ce fut ensuite au tour du toboggan de le captiver. Ses rires et ses cris enthousiates finirent par convaincre l’aîné (3 ans) de se joindre à lui. Ce dernier réussisait à la barre prouvant sa supériorité à son jeune frère. Mais, grand-père soutenant le cadet, lui donnait la possibilité de ne pas être en reste.
Au fil des semaines, alors qu’ils prenaient goût à l’ensemble, bien sûr toujours en notre présence, quelques enfants du voisinage à notre insu le secouèrent tant et bien qu’une des balançoires céda tandis que la charpente pencha et se mit à grincer quand on grimpait à l’échelle ou usait de la glissière.
A chacun de mes séjours, j’admirais la ténacité du”parc”résistant au soleil comme aux intempéries et même aux assauts des quelques turbulents du quartier.
Je pensais qu’il aurait fallu l’enlever désormais puisqu’il avait perdu la plupart de ses attraits, néanmoins il nous força à le garder s’insinuant dans notre décor, même sans usage. Cela dura sept ans.
Cette année, il nous quitta. J’eus la déception un matin de ne pas le voir, sans que j’eus le moindre soupçon du moment où il fut enlever. Debout dans l’espace vide, mes pieds enfoncés dans le gazon jusqu’à la cheville, la tondeuse ne pouvant atteindre l’herbe en sa présence, je ressentis le vide de son absence. Je ne m’habituais pas à l’espace devenu trop grand. Tous les enfants qu’il avait reçus lui avaient laissé un peu d’eux-mêmes. Je les entendais à nouveau rire. Je me rappelais les petites jambes à qui j’apprenais les mouvements adéquats pour faire bouger la balançoire. Les cris de victoire qui accompagnaient chaque réussite. Quelques pleurs vite essuyés quand les pieds glissaient ou lorsque les mains lâchaient prise.
Je ne suis pas la seule à ressentir l’âme des choses, le poète l’a déjà chantée. Chacun peut connaître ce moment où l’on acquiert un objet qui au fil des jours, s’intègre si intimement dans nos instants que nous sommes désolés à sa perte. C’est alors que me revient une phrase de ma mère en guise de consolation :
” Moun ki moun mouri “(même les gens meurent)
Elle avait bien raison, car même après une mortalité la vie nous apporte son réconfort et nous encourage à continuer. Quand je visualise maintenant mon pays sous les eaux après le passage de plusieurs cyclones succesifs, quand je pense à toutes les pertes humaines et matérielles survenues si soudainement et si rapidement, je réalise le dérisoire de s’attacher avec trop d’acharnement aux choses destinées à périr d’une façon ou d’une autre, et je considère la mort avec d’autres yeux.
Nous devrions nous préparer à la venue de cet évènement inéluctable et nous atteler à apprendre le détachement. Je crois que l’Ame universelle qui pénètre toute la création nous invite dans ces moments de drame à l’Amour, au partage et aussi à l’abandon sans regret de ce qui n’est plus.
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