Petite fille je craignais beaucoup de choses : le noir, les bruits insolites, les formes bizarres, et encore plus,les histoires de loup-garou qui m’occasionnaient de grandes peurs.
Une amie plus jeune que moi me demandait de l’accompagner aux films d’horreurs interdits au moins de dix huit ans. Comme elle était aussi grande que moi on nous prenait pour deux grandes, sans vérifier nos âges. Mais je ne lui faisais pas ce plaisir souvent, car je n’aimais point ces films et je restais les yeux fermés toute la durée de la projection et elle-même ne regardait les images que d’un oeil. Je n’ai jamais compris l’attrait de ces images hideuses sur certaines personnes.
Cependant la dernière fois que je vis un film de vampire, je ne puis plus jamais regarder une chauve-souris, sans trembler, et sans tenir mon cou. J’abandonnai mon bébé premier-né et me réfugiai dans la chambre de ma mère quand, au cours de vacances chez elle, une chauve-souris vint échouer devant mon lit. J’ai eu des remords, je me suis sentie misérable, mais aucune attitude correcte ne me fut possible lors.
Comme toutes les peurs, les miennes étaient bien sûr irraisonnées. Il m’arrivait de mouiller mon lit au cours de la nuit parce que j’avais peur de me lever et d’aller aux toilettes. Pourtant, sitôt mouillée, j’oubliais ma peur pour aller quérir un vêtement sec, car je détestais sur mon corps du linge mouillé.
En grandissant j’essayais avec courage de me débarrasser de la peur sans succès. Je me souviens parfaitement et avec honte que je grimpais sur une chaise dès que je voyais un rat se promener dans la cour, même si j’étais à l’étage très loin de lui. Certaines nuits j’entendais des pas monter l’escalier et je tremblais de frayeur, m’enfouissant sous mes draps. Mais au matin j’entendais dire que les rats sautaient les marches une à une donnant l’impression d’une personne. Cela ne m’empêchait pas de continuer à trembler chaque fois que je les entendais.
J’habitais une grande maison traditionnelle de la ville du Cap-Haitien où je suis née. Comme la plupart des maisons de la ville, elle était en pin, entourée d’un grand balcon extérieur et d’une cour intérieure avec un puits d’eau douce. Ce bois de la famille des conifères se dilate et se rétracte sous l’effet de la chaleur ou du froid. La nuit donc, toute la maison craquait, mais de telle façon que j’étais certaine que des gens, marchant à pas feutrés, arrivaient pour fomenter un vol ou une attaque. L’imagination aidant, je vivais des scènes horribles, les unes plus terribles que les autres.
Bien qu’elle ressemblât à toutes les maisons de ma rue, il lui manquait les persiennes. La nuit, mes parents gardaient les portes ouvertes. Mais sans les persiennes, nos regards plongeaient directement dans la rue et la lumière des lampadères éclairaient partiellement l’intérieur créant des ombres parmi le linge accroché aux patères. Si je me réveillais je voyais des personnes se cacher dans chaque coin de la chambre.
Je passais rarement une nuit sans me réveiller. C’était, soit à cause d’un bruit ou d’un besoin ou parce que j’avais soif. J’ai gardé le sommeil léger, mais je suis arrivée à me débarrasser de ma peur. C’est de cette délivrance que je voudrais vous parler, car bien qu’elle ait été rapide, elle fut définitive. (à suivre)
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